TEXTES

Catégorie : Essais

Abdennour Bidar – Le sage, le saint et le fou

Lanza Del Vasto – Approches de la vie intérieure (extrait 2)

Lanza Del Vasto – Approches de la vie intérieure (extrait 1)

Victor Hugo – Notre-Dame de Paris

Perla Servan-Schreiber – Ce que la vie m’a appris

Carlos Castaneda – L’herbe du diable et la petite fumée

Thomas Ansembourg & David Van Reybrouck – La paix ça s’apprend !

Christiane Singer – Éloge du mariage

Gandhi – Lettres à l’ashram

Martin Yann-Hervé – Petit traité de liberté intérieure

Perla Servan-Schreiber – Et Nourrir de plaisir

Alexandre Jollien – Le métier d’homme

Arnaud Desjardins – Les chemins de la sagesse 1

Henri Borel, Wu wei, Discovery Publisher, 2015
 

 

Texte

« Eh bien, je vais te parler de Wu Wei, de la « non-résistance », du « mouvement spontané » dirigé par l’impulsion qui est en toi telle qu’elle est née de Tao. Les hommes seraient vraiment hommes s’ils laissaient leur vie couler d’elle-même dans la simple beauté de Tao ; Il y a dans tout homme une tendance au mouvement qui, procédant de Tao, tend à le ramener vers Tao : mais les hommes sont aveuglés par leurs sens et par leurs convoitises. Le plaisir, le désir, la haine, la réputation ou la richesse les excitent à l’effort. Leurs mouvements sont farouches et désordonnées, leur progression n’est qu’une série de sursauts furieux et de rechutes violentes. Ils se cramponnent à tout ce qui est irréel. Ils désirent trop de choses pour pouvoir désirer l’Unique. Parfois, ils désirent aussi être sages et bons, et c’est le pire de tout. Ils désirent en savoir trop.
« Le seul remède, le voici : il faut qu’ils retournent à la source d’où ils viennent. Tao est en nous. Tao est le repos, et c’est seulement par le renoncement au désir, même au désir de la bonté ou de la sagesse, que nous pouvons atteindre le repos. Oh ! ce désir de savoir ce qu’est Tao ! Cette recherche douloureuse de mots par quoi l’exprimer, pour essayer de le connaître ! Les vrais sages suivent l’enseignement sans paroles, celui qui reste inexprimé. Et qui l’exprimera jamais ? Ceux qui savent (ce qu’est Tao) ne le disent point, ceux qui le disent ne le savent pas. Moi-même, je ne te dirai pas ce qu’est Tao. C’est toi qui dois le découvrir, en te libérant pour cela de toute passion et de toute convoitise, en vivant avec une spontanéité absolue, exempte de tout effort qui ne soit pas naturel. Il faut approcher de Tao sans heurt ni effort, d’un mouvement aussi reposé que celui de ce vaste Océan. Il se meut – non pas qu’il veuille se mouvoir ou qu’il sache que cela est sage ou bon : il est mû involontairement, inconscient du mouvement. C’est ainsi que toi aussi tu retourneras en Tao et quand tu auras fait retour à Lui, tu ne le sauras pas, car tu seras devenu Tao toi-même. »

Farid-ud-Din ‘Attâr, La conférence des oiseaux, Avant-Propos, Paris, Seuil, 2002

 

Présentation
Farid-ud-Din ‘Attâr était un poète mystique persan né à Nishapour dans le Khorassan vers 1142 et mort entre 1190 et 1229.

Texte 1
« Dieu maintient tout sur rien. De l’atome aux soleils tout est signe
qu’Il est. Ce monde où nous vivons n’est qu’un caillou perdu au fond de
Son Jardin. Oublie l’eau, l’air, le feu. Oublie tout. Tout est Dieu.
Vois la Terre. C’est Lui. Vois l’au-delà. C’est Lui. Tout n’est que Sa
parole infiniment diverse, tout n’est que Son habit infiniment
changeant. Reconnais donc ton Roi sous Ses mille manteaux ! Tu ne peux
te tromper, puisque tout n’est que Lui. Hélas, nul ne le voit. Nous sommes aveuglés par l’éclat de Son Être.

Si tu Le percevais, voyant que tout est Lui, tu serais aussitôt corps et
âme défait. Tous ceux qui ont atteint le seuil de Sa maison ont oublié
le monde. Ils ne sont plus eux-mêmes, ils sont Ses compagnons. O
Seigneur si présent que nul ne voit Ta face, il n’est qu’un seul vivant
dans l’univers, c’est Toi ! Tu as caché les âmes au secret de nos corps
et Toi-même es caché au secret de nos âmes, ô âme de nos âmes, ô secret
des secrets ! (…) Tu es tant au dehors qu’au plus chaud de nous-mêmes.
Ce que l’on dit de Toi, Tu l’es et Tu ne l’es pas. L’esprit désire-t-il
se rapprocher de Toi ? Un vertige le prend. Voilà qu’il perd le fil. Sa
route se défait. Partout dans l’univers Ton Être est manifeste, et
personne ici-bas ne peut Te rencontrer ! Chacun à sa façon Te décrit, Te
pressent. Tous doivent, à bout d’efforts, s’avouer impuissants à
prouver que Tu es.

Nous avons beau scruter les plus menus sentiers, celui qui va vers Toi nous
demeure caché. La terre s’évertue, s’épuise, s’empoussière à chercher
Ton chemin. Le soleil fou d’amour sombre dans les ténèbres. La lune
chaque mois maigrit à T’espérer. L’intrépide océan, la robe ruisselante
et la bouche assoiffée, dit et redit Ton nom sur ses mille rivages… La
montagne impuissante à grimper jusqu’à Toi tend aux nuages blancs ses bras pétrifiés. Le feu, les pieds brûlés, affolé de désir, se défait
dans l’air bleu. Le vent, l’esprit perdu, à Te chercher partout soulève
çà et là des poignées de poussière. L’eau épuisée se noie et la terre
atterrée ne sait plus que prier.

T’expliquer ? Te décrire ? Hélas, je ne peux pas. Je ne Te connais pas. O mon cœur
désirant, si tu veux t’enivrer du parfum de l’Unique, entre dans le
chemin et marche. Sois prudent. Aiguise bien ton œil. Vois les
chercheurs divins parvenus à Sa cour. Ils se sont entraidés, instruits
les uns des autres. Il est autant de voies vers le glorieux Ami que
d’atomes vivants. »


Texte 2
« Un nouvel oiseau s’avança. Rougissant , il dit à la huppe : l’amour m’a pris dans ses filets…

« Ô beauté du visage aimé ! Je le vois, le monde s’efface, la moisson brûle et les chemins se dispersent dans les buissons. Un jour sans lui, je perds le nord. Mon seul désir est de rester l’heureux captif de mon idole. Oui, je sais, je blasphème. Hélas ! Voyez mon cœur incendié… Loin de ses yeux, de ses sourcils, de ses joues tendres, de ses lèvres, ma vie bientôt s’étiolerait ! Est-il un remède à ce mal qui me tourmente, qui me tue !… l’amour m’a jeté hors de moi. Que puis-je faire ? Dis-le moi ».

 

La huppe répondit :

« Amant au cœur captif d’un corps aux belles courbes, aveugle impénitent aux mains inassouvies, sache que ta passion t’éloigne de l’Unique. Elle ne saurait conduire à la félicité. Qu’est-il donc, cet amour qui fait trembler ta gorge ? Enfantillage obscur. Frottements s’animaux. Toute beauté se fane et toute chair pourrit. Ton stupide désir les suit. Veux-tu que ton soleil ne se couche jamais ? Alors offre ta vie à l’amour impalpable, celui que rien ne peut flétrir. Qu’est-elle donc, l’aimée au front lisse, au long cou, aux lèvres de corail ? Un sac de sang, d’humeurs, d’organes palpitants. On sait dans quel état ces roses-là finissent. Ami, combien de temps vas-tu perdre ta vie à chérir des mirages ? Laisse donc ce qui passe aux amoureux distraits. La beauté, la vraie, est cachée. Cherche-là donc dans l’invisible… Celui que nul ne voit, donne-Lui ta vie et tes rêves… »

Texte

La Bhagavad-Gîtâ, suivie du Commentaire de Sankara (extraits), traductions d’Émile Senart et de Michel Hulin, Paris, Seuil, « Points Sagesses », 2010


II, 43 : « Hommes de désir, obsédés par les plaisirs célestes, leur discours, tourné vers les jouissances et les pouvoirs magiques, se perd dans le dédale des rites et ne débouche que sur les renaissances comme fruits des actes »


II, 47 : « Tu as vocation à agir mais non à récolter le fruit de tes actes. Que ces fruits ne soient pas le motif de ton action ; mais ne t’attache pas davantage au non-agir »


II, 51 : « Les sages parvenus à la maîtrise de leur pensée délaissent les fruits des actes. Libérés des liens de la renaissance, ils vont au séjour bienheureux »


II, 56 : « Sans trouble dans la souffrance, sans attrait pour le plaisir, libre d’attachement, de colère et de crainte, cet ascète est réputé « stabilisé dans la pensée »


II, 57 : « Celui qui, détaché de tout, n’exulte pas dans la bonne fortune ni ne se révolte dans le malheur, celui-là est confirmé en sagesse »


II, 58 : « Celui qui, à la manière de la tortue rétractant ses membres, retire ses sens des objets sensibles, celui-là est confirmé en sagesse »


II, 59 : « Les objets des sens s’évanouissent pour l’âme incarnée qui n’en fait plus son aliment. Leur saveur subsiste mais s’évanouit à son tour pour qui a reconnu la suprême Réalité »


II, 60 : « L’homme éclairé lui-même voit, en dépit de ses efforts, ses sens tyranniques entraîner de force son esprit »


II, 61 : Aussi convient-il de les dompter tous et, concentré, de se fixer uniquement sur moi [la Réalité suprême, VIII, 3 : « On appelle brahman la Réalité suprême impérissable », il est incarné ici en Krishna]. Qui tient ses sens en son pouvoir est vraiment confirmé en sagesse »


II, 64 : « … celui qui traverse le monde extérieur avec des sens maintenus sous son empire, libres d’attraction et de répulsion, celui-là, âme disciplinée, accède à la sérénité »


II, 70 : « De même que l’océan où affluent les eaux demeure toujours plein et contenu dans ses rivages, de même celui en qui refluent tous les désirs atteint la paix spirituelle, mais non celui qui cède à l’attrait du désir »


II, 71 : « L’homme qui, congédiant tout désir, vit libre de convoitise, détaché du « je » et du « mien », celui-là accède à la paix spirituelle »


II, 72 : « C’est là – ô fils de Prthâ – la condition brâhmique [parfaite]. Qui l’a atteint ne s’égare plus. Si on s’y établit, fût-ce à l’article de la mort, on parvient à l’extinction en brahman [Brahma-nirvâna] »

Texte

La Bhagavad-Gîtâ, suivie du Commentaire de Sankara (extraits), traductions d’Émile Senart et de Michel Hulin, Paris, Seuil, « Points Sagesses », 2010


II, 43 : « Hommes de désir, obsédés par les plaisirs célestes, leur discours, tourné vers les jouissances et les pouvoirs magiques, se perd dans le dédale des rites et ne débouche que sur les renaissances comme fruits des actes »


II, 47 : « Tu as vocation à agir mais non à récolter le fruit de tes actes. Que ces fruits ne soient pas le motif de ton action ; mais ne t’attache pas davantage au non-agir »


II, 51 : « Les sages parvenus à la maîtrise de leur pensée délaissent les fruits des actes. Libérés des liens de la renaissance, ils vont au séjour bienheureux »


II, 56 : « Sans trouble dans la souffrance, sans attrait pour le plaisir, libre d’attachement, de colère et de crainte, cet ascète est réputé « stabilisé dans la pensée »


II, 57 : « Celui qui, détaché de tout, n’exulte pas dans la bonne fortune ni ne se révolte dans le malheur, celui-là est confirmé en sagesse »


II, 58 : « Celui qui, à la manière de la tortue rétractant ses membres, retire ses sens des objets sensibles, celui-là est confirmé en sagesse »


II, 59 : « Les objets des sens s’évanouissent pour l’âme incarnée qui n’en fait plus son aliment. Leur saveur subsiste mais s’évanouit à son tour pour qui a reconnu la suprême Réalité »


II, 60 : « L’homme éclairé lui-même voit, en dépit de ses efforts, ses sens tyranniques entraîner de force son esprit »


II, 61 : Aussi convient-il de les dompter tous et, concentré, de se fixer uniquement sur moi [la Réalité suprême, VIII, 3 : « On appelle brahman la Réalité suprême impérissable », il est incarné ici en Krishna]. Qui tient ses sens en son pouvoir est vraiment confirmé en sagesse »


II, 64 : « … celui qui traverse le monde extérieur avec des sens maintenus sous son empire, libres d’attraction et de répulsion, celui-là, âme disciplinée, accède à la sérénité »


II, 70 : « De même que l’océan où affluent les eaux demeure toujours plein et contenu dans ses rivages, de même celui en qui refluent tous les désirs atteint la paix spirituelle, mais non celui qui cède à l’attrait du désir »


II, 71 : « L’homme qui, congédiant tout désir, vit libre de convoitise, détaché du « je » et du « mien », celui-là accède à la paix spirituelle »


II, 72 : « C’est là – ô fils de Prthâ – la condition brâhmique [parfaite]. Qui l’a atteint ne s’égare plus. Si on s’y établit, fût-ce à l’article de la mort, on parvient à l’extinction en brahman [Brahma-nirvâna] »

« Mundaka Upanishad » (800-500 av. J.-C.), dans Sept Upanishads, introduction, traduction et commentaire de Jean Varenne, Paris, Seuil, « Points sagesse », 1981, 1ère section, p. 55-56


Présentation
Cf. ShankaraCommentaire sur la Mundaka Upanishad (VIIIe siècle), Michel Allard, Éditions orientales, 1978, p. 21-31.


Texte
« AUM. Brahmâ, créateur de l’univers et protecteur/gardien de tout ce qui existe, fut le premier parmi les dieux à se manifester. A son fils aîné, Atharva, il transmit la connaissance du Brahman [de l’Absolu, au-delà de toutes formes et présent en toute forme – nommé Atman quand il désigne la réalité ultime de l’âme humaine], et Atharva l’a transmise à Angir puis Angir l’a communiquée à Satyavâha de la lignée de Bhâradvâja. Et lui, de la lignée de Bhâradvâja a remis à Angiras cette connaissance qui ainsi a été reçue en succession du plus élevé au plus humble.


Saunaka, grand maître de maison, s’étant approché d’Angiras selon les règles lui demanda : « O bienheureux, quelle chose suffit-il donc de connaître pour tout connaître ? (…) Le sage, par la connaissance supérieure, arrive à contempler partout ce qui pourtant ne peut être perçu ni appréhendé [invisible et insaisissable], sans famille ni caste, sans yeux ni oreilles, ni mains, ni pieds mais qui est éternel, qui se diffuse et pénètre en toutes choses [omniprésent], extrêmement subtil et inaltérable [qui ne s’abîme pas], matrice de tous les êtres. De même que l’araignée sécrète et résorbe son fil, que de la terre poussent les plantes, que de l’homme tant qu’il est en vie sortent des cheveux et des poils sur la tête et le corps ; ainsi c’est de l’Immuable qu’émane l’univers où nous sommes ».

Matgioi (Georges-Albert Puyou de Pouvourville), La voie rationnelle, Paris, Les Éditions traditionnelles, 1941 (19071), p. 20, 28-29

Présentation
La notion chinoise de « Tao » (Principe/Voie) est centrale dans le taoïsme, qui fut fondé par Lao-Tseu aux VIe-Ve siècles av. J.-C.

Texte
« I. – La voie, qui est une voie, n’est pas la Voie. Le nom, qui a un nom, n’est pas un Nom. Sans nom, c’est l’origine du ciel et de la terre ; avec un nom, c’est la mère des Dix mille êtres. Avec la faculté de non-sentir, on est proche de l’atteindre; avec la faculté de sentir, on atteint seulement sa forme. Cela constitue vraiment deux choses. Apparaissant ensemble, leur nom est facile ; à les expliquer ensemble, leur origine est obscure ; obscure, cette origine continuellement s’obscurcit. C’est la Porte par où passe le nombre infini des êtres créés ».

 

XIV. – On regarde, on ne voit pas la Voie ; son nom se prononce le Manque. On écoute, on n’entend pas la Voie ; son nom se prononce le Subtil. On cherche, on ne touche pas la Voie ; son nom se prononce le Vide. Ces trois choses, il ne se peut pas qu’elles deviennent claires ; c’est pourquoi, quoique plusieurs, elles sont cependant une seule chose. Sa partie supérieure n’est pas évidente ; sa partie inférieure n’est pas cachée. La Voie Éternelle n’a pas de nom qui lui convienne. Elle réintègre les êtres dans le Non-être [qui n’est pas le néant, mais le Sur Etre]. Ainsi donc, n’avoir pas de forme est sa forme ; n’avoir pas de dehors est son dehors : ainsi, les hommes souffrent continuellement en la cherchant. En avant de la Voie, on ne voit pas sa tête ; en arrière, on ne voit pas son dos. En apprenant très longtemps la Voie, il peut exister des Sages (…)

XV. – Auparavant, les Sages s’occupaient à enseigner ; ils étaient peu nombreux, profonds, mystérieux et pénétrants. Renfermés, on ne pouvait les comprendre ; quoique nous ne puissions les comprendre, travaillons à déterminer leur apparence. Ils étaient circonspects, comme qui traverse un fleuve glacé ; prudents, comme qui a peur des quatre côtés ; indifférents, comme l’étranger. Nous, nous sommes comme des choses qui se noient et disparaissent, grossiers comme des choses dures, vides comme des trous. Entre nous et les Sages, il y a comme de l’eau troublée. Le Sage, qui se souvient, arrête le mouvement de l’eau trouble, et la rend très claire ; le Sage, qui se souvient, et qui a gagné la paix, obtient une vie très longue. C’est ainsi qu’il observe la Voie ; il ne se répand pas, et continue à ne pas vouloir se répandre ; aussi le Sage se préserve, et n’a pas besoin de se renouveler. »

Coran, sourate Tâ-Hâ, XX, 14

 

Texte
« En vérité JE suis Allah (Allah est le JE), Il n’y a de réalité que le JE.
Alors consacre-toi à moi et mets-toi en prière pour te souvenir. »

Par le temps !

 

Coran, sourate 103, Al-Asr (le temps)

 

Texte

Oui l’homme est en perdition,
À l’exception de ceux qui gardent la foi et agissent droit, qui s’encouragent mutuellement à la vérité, et qui s’encouragent mutuellement à la patience. 

 

Platon, Phédon, trad. Victor Cousin, Wikisource

 

Texte
« Ceux qui sont reconnus avoir passé leur vie dans la sainteté, ceux-là sont délivrés de ces lieux terrestres, comme d’une prison, et s’en vont là-haut, dans l’habitation pure au-dessus de la terre. Ceux même qui ont été entièrement purifiés par la philosophie vivent tout-à-fait sans corps pendant tous les temps qui suivent, et vont dans des demeures encore plus belles que celles des autres ; il n’est pas facile de les décrire, et le peu de temps qui nous reste ne le permettrait pas. Mais ce que je viens de vous dire suffit, Simmias, pour nous convaincre qu’il faut tout faire pour acquérir de la vertu et de la sagesse pendant cette vie ; car le prix du combat est beau, et l’espérance est grande.

 

Soutenir que toutes ces choses sont précisément comme je les ai décrites, ne convient pas à un homme de sens ; mais que tout ce que je vous ai raconté des âmes et de leurs demeures, soit comme je vous l’ai dit, ou d’une manière approchante, s’il est certain que l’âme est immortelle, il me paraît qu’on peut l’assurer convenablement, et que la chose vaut la peine qu’on hasarde d’y croire ; c’est un hasard qu’il est beau de courir, c’est une espérance dont il faut comme s’enchanter soi-même : voilà pourquoi je prolonge depuis si longtemps ce discours.

Qu’il prenne donne confiance pour son âme, celui qui, pendant sa vie, a rejeté les plaisirs et les biens du corps, comme lui étant étrangers, et portant au mal ; et celui qui a aimé les plaisirs de la science ; qui a orné son âme, non d’une parure étrangère, mais de celle qui lui est propre, comme la tempérance, la justice, la force, la liberté, la vérité ; celui-là doit attendre tranquillement l’heure de son départ pour l’autre monde, comme étant prêt au voyage quand la destinée l’appellera.

Quant à vous, Simmias et Cébès, et vous autres, vous ferez ce voyage, chacun à votre tour, quand le temps sera venu. Pour moi, la destinée m’appelle aujourd’hui, comme dirait un poète tragique ; et il est à-peu-près temps que j’aille au bain, car il me semble, qu’il est mieux de ne boire le poison qu’après m’être baigné, et d’épargner aux femmes la peine de laver un cadavre.

Quand Socrate eut achevé de parler,

Criton prenant la parole : à la bonne heure, Socrate, lui dit-il, mais n’as-tu rien à nous recommander, à moi et aux autres, sur tes enfants, ou sur toute autre chose où nous pourrions te rendre service ?

Ce que je vous ai toujours recommandé, Criton ; rien de plus : ayez soin de vous ; ainsi vous me rendrez service, à moi, à ma famille, à vous-mêmes, alors même que vous ne me promettriez rien présentement ; au lieu que si vous vous négligez vous-mêmes, et si vous ne voulez pas suivre comme à la trace ce que nous venons de dire, ce que nous avions dit il y a longtemps, me fissiez-vous aujourd’hui les promesses les plus vives, tout cela ne servira pas à grand’chose.

Nous ferons tous nos efforts, répondit Criton, pour nous conduire ainsi ; mais comment t’ensevelirons-nous ?

Tout comme il vous plaira, dit-il, si toutefois vous pouvez me saisir, et que je ne vous échappe pas. Puis, en même temps, nous regardant avec un sourire plein de douceur : Je ne saurais venir à bout, mes amis, de persuader à Criton que je suis le Socrate qui s’entretient avec vous, et qui ordonne toutes les parties de son discours ; il s’imagine toujours que je suis celui qu’il va voir mort tout-à-l’heure, et il me demande comment il m’ensevelira ; et tout ce long discours que je viens de faire pour vous prouver que, dès que j’aurai avalé le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que je vous quitterai, et irai jouir de félicités ineffables, il me paraît que j’ai dit tout cela en pure perte pour lui, comme si je n’eusse voulu que vous consoler et me consoler moi-même.

Soyez donc mes cautions auprès de Criton, mais d’une manière toute contraire à celle dont il a voulu être la mienne auprès des juges : car il a répondu pour moi que je ne m’en irais point ; vous, au contraire, répondez pour moi que je ne serai pas plus tôt mort, que je m’en irai, afin que le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu’en voyant brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne s’afflige pas sur moi, comme si je souffrais de grands maux, et qu’il ne dise pas à mes funérailles qu’il expose Socrate, qu’il l’emporte, qu’il l’enterre ; car il faut que tu saches, mon cher Criton, lui dit-il, que parler improprement ce n’est pas seulement une faute envers les choses, mais c’est aussi un mal que l’on fait aux âmes. Il faut avoir plus de courage, et dire que c’est mon corps que tu enterres ; et enterre-le comme il te plaira, et de la manière qui te paraîtra la plus conforme aux lois.

En disant ces mots, il se leva et passa dans une chambre voisine, pour y prendre le bain ; Criton le suivit, et Socrate nous pria de l’attendre. Nous l’attendîmes donc, tantôt nous entretenant de tout ce qu’il nous avait dit, et l’examinant encore, tantôt parlant de l’horrible malheur qui allait nous arriver ; nous regardant véritablement comme des enfants privés de leur père, et condamnés à passer le reste de notre vie comme des orphelins. Après qu’il fut sorti du bain, on lui apporta ses enfants, car il en avait trois, deux en bas âge, et un qui était déjà assez grand ; et on fit entrer les femmes de sa famille. Il leur parla quelque temps en présence de Criton, et leur donna ses ordres ; ensuite il fit retirer les femmes et les enfants, et revint nous trouver ; et déjà le coucher du soleil approchait, car il était resté longtemps enfermé.

En rentrant, il s’assit sur son lit, et n’eut pas le temps de nous dire grand-chose : car le serviteur des Onze entra presque en même temps, et s’approchant de lui : Socrate, dit-il, j’espère que je n’aurai pas à te faire le même reproche qu’aux autres : dès que je viens les avertir, par l’ordre des magistrats, qu’il faut boire le poison, ils s’emportent contre moi, et me maudissent ; mais pour toi, depuis que tu es ici, je t’ai toujours trouvé le plus courageux, le plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison, et en ce moment je suis bien assuré que tu n’es pas fâché contre moi, mais contre ceux qui sont la cause de ton malheur, et que tu connais bien. Maintenant, tu sais ce que je viens t’annoncer ; adieu, tâche de supporter avec résignation ce qui est inévitable. Et en même temps il se détourna en fondant en larmes, et se retira.

Socrate, le regardant, lui dit : et toi aussi, reçois mes adieux ; je ferai ce que tu dis. Et se tournant vers nous : voyez, nous dit-il, quelle honnêteté dans cet homme : tout le temps que j’ai été ici, il m’est venu voir souvent, et s’est entretenu avec moi : c’était le meilleur des hommes ; et maintenant comme il me pleure de bon cœur ! Mais allons, Criton, obéissons-lui de bonne grâce, et qu’on m’apporte le poison, s’il est broyé ; sinon, qu’il le broie lui-même.

Mais je pense, Socrate, lui dit Criton, que le soleil est encore sur les montagnes, et qu’il n’est pas couché : d’ailleurs je sais que beaucoup d’autres ne prennent le poison que longtemps après que l’ordre leur en a été donné ; qu’ils mangent et qu’ils boivent à souhait ; quelques-uns même ont pu jouir de leurs amours ; c’est pourquoi ne te presse pas, tu as encore du temps.

Ceux qui font ce que tu dis, Criton, répondit Socrate, ont leurs raisons ; ils croient que c’est autant de gagné : et moi, j’ai aussi les miennes pour ne pas le faire ; car la seule chose que je croirais gagner, en buvant un peu plus tard, c’est de me rendre ridicule à moi-même, en me trouvant si amoureux de la vie que je veuille l’épargner lorsqu’il n’y en a plus. Ainsi donc, mon cher Criton, fais ce que je te dis, et ne me tourmente pas davantage.

À ces mots, Criton fit signe à l’esclave qui se tenait auprès. L’esclave sortit, et, après être resté quelque temps, il revint avec celui qui devait donner le poison, qu’il portait tout broyé dans une coupe. Aussitôt que Socrate le vit : fort bien, mon ami, lui dit-il ; mais que faut-il que je fasse ? Car c’est à toi à me l’apprendre.

Pas autre chose, lui dit cet homme, que de te promener quand tu auras bu, jusqu’à ce que tu sentes tes jambes appesanties, et alors de te coucher sur ton lit ; le poison agira de lui-même. Et en même temps il lui tendit la coupe. Socrate la prit avec la plus parfaite sécurité, Echécrates, sans aucune émotion, sans changer de couleur ni de visage ; mais regardant cet homme d’un œil ferme et assuré, comme à son ordinaire : dis-moi, est-il permis de répandre un peu de ce breuvage, pour en faire une libation ?

Socrate, lui répondit cet homme, nous n’en broyons que ce qu’il est nécessaire d’en boire.

J’entends, dit Socrate ; mais au moins il est permis et il est juste de faire ses prières aux dieux afin qu’ils bénissent notre voyage et le rendent heureux ; c’est ce que je leur demande. Puissent-ils exaucer mes vœux ! Après avoir dit cela, il porta la coupe à ses lèvres, et la but avec une tranquillité et une douceur merveilleuse.

Jusque-là nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et après qu’il eut bu, nous n’en fûmes plus les maîtres. Pour moi, malgré tous mes efforts, mes larmes s’échappèrent avec tant d’abondance, que je me couvris de mon manteau pour pleurer sur moi-même ; car ce n’était pas le malheur de Socrate que je pleurais, mais le mien, en songeant quel ami j’allais perdre.

Criton, avant moi, n’ayant pu retenir ses larmes, était sorti ; et Apollodore, qui n’avait presque pas cessé de pleurer auparavant, se mit alors à crier, à hurler et à sangloter avec tant de force, qu’il n’y eut personne à qui il ne fît fendre le cœur, excepté Socrate : Que faites-vous, dit-il, ô mes bons amis ! N’était-ce pas pour cela que j’avais renvoyé les femmes, pour éviter des scènes aussi peu convenables ? Car j’ai toujours ouï dire qu’il faut mourir avec de bonnes paroles. Tenez-vous donc en repos, et montrez plus de fermeté.

Ces mots nous firent rougir, et nous retînmes nos pleurs.

Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu’il sentait ses jambes s’appesantir, et il se coucha sur le dos, comme l’homme l’avait ordonné. En même temps le même homme qui lui avait donné le poison, s’approcha, et après avoir examiné quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui serra le pied fortement, et lui demanda s’il le sentait ; il dit que non. Il lui serra ensuite les jambes ; et, portant ses mains plus haut, il nous fit voir que le corps se glaçait et se raidissait ; et, le touchant lui-même, il nous dit que, dès que le froid gagnerait le cœur, alors Socrate nous quitterait. Déjà tout le bas-ventre était glacé.

Alors se découvrant, car il était couvert : Criton, dit-il, et ce furent ses dernières paroles, nous devons un coq à Esculape ; n’oublie pas d’acquitter cette dette.Cela sera fait, répondit Criton ; mais vois si tu as encore quelque chose à nous dire.

Il ne répondit rien, et un peu de temps après il fît un mouvement convulsif ; alors l’homme le découvrit tout-à-fait : ses regards étaient fixes. Criton, s’en étant aperçu, lui ferma la bouche et les yeux.

Voilà, Échécratès, quelle fut la fin de notre ami, de l’homme, nous pouvons le dire, le meilleur des hommes de ce temps que nous avons connus, le plus sage et le plus juste de tous les hommes. »

Ramana Maharshi, L’enseignement de Ramana Maharshi, Paris, Albin Michel, « Spiritualités vivantes », 2005, p. 709-710

 

Présentation
Ramana
Maharshi (1879-1950) Ramana Maharshi s’inscrit dans la tradition de
l’advaïta-vedanta (doctrine de la non-dualité), dont on trouve l’une des
expressions les plus claires dans la Mundaka Upanishad (une des 108 Upanishad qui constituent les textes védiques, les plus sacrés de l’hindouisme).

 

Texte 1
« 29 avril 1938 »

« Chacun
est le Soi infini. Et cependant chacun prend le corps pour le Soi (…)
Personne n’est éloigné du Soi. Chacun est réalisé, chacun est le Soi. Et
pourtant, n’est-ce pas un mystère que l’être ignore ce fait fondamental
et désire réaliser le Soi ? Cette ignorance provient de
l’identification erronée du corps avec le Soi.

 

La Réalisation consiste à se défaire de cette fausse idée que l’on n’est
pas réalisé. La Réalisation n’est pas quelque chose de nouveau à
réaliser. Elle doit déjà exister pour être permanente. Sinon, aucun
effort pour l’atteindre ne vaudrait la peine. Dès que la fausse notion
« Je suis le corps » ou « Je n’ai pas réalisé » est dissipée, il ne
reste plus que la suprême conscience, ou le Soi, qui est toutefois
appelé Réalisation au niveau actuel de compréhension. Mais la vérité est
que la Réalisation est éternelle et qu’elle est déjà là, ici et
maintenant. Finalement, la Réalisation ne revient qu’à l’élimination de
l’ignorance, et rien de plus. »

 

Texte 2
« 7 novembre 1935 »

« A l’intérieur de la caverne du cœur brille, immédiat, le brahman seul en tant que Je, Je, l’atman. Pénètre dans le Cœur par la recherche du Soi, par l’immersion profonde ou le contrôle du souffle et demeure ainsi établi dans l’atman » [page 40]

 

« Le Je, Je, ininterrompu est l’océan infini ; l’ego, la pensée « je suis untel », n’est qu’une bulle à l’intérieur de cet océan ; on l’appelle jiva ou âme individuelle. De même la bulle d’eau, lorsqu’elle éclate, ne fait que se mêler à l’océan ; et quand elle est bulle, elle fait toujours partie de l’océan. Dans l’ignorance de cette vérité simple, d’innombrables méthodes, sous différentes dénominations, telles que yoga [exercice spirituel], bhakti [dévotion à une divinité], karma [pratique CDdu bien], ont été enseignées. Chacune porteuse de nombreuses variantes, elles ont été enseignées avec beaucoup de savoir-faire et de raffinements complexes pour séduire les chercheurs et semer la confusion dans les esprits. Il en va de même pour les religions, les écoles spirituelles et les dogmes. A quoi tout cela sert-il ? Uniquement à faire connaître le Soi. Ce sont seulement des aides et des pratiques dont on a besoin pour connaître le Soi » [page 163].

« 7 février 1939 »

[Dialogue :]

Maharshi : « Toutes les choses sont comme des bulles à a surface de l’eau. Vous êtes l’eau, et les objets sont les bulles. Elles ne peuvent exister sans l’eau mais elles ne sont pas tout à fit la même chose que l’eau.

Question : Je me sens plutôt comme l’écume.

M : Cessez cette identification avec l’irréel, et tâchez de connaître votre réelle identité. Vous serez alors solide et vous ‘éprouverez plus aucun doute.

Q : Mais je suis l’écume.

M : C’est parce que vous pensez de la sorte que vous avez des craintes. Tout cela n’est que fausse imagination. Acceptez votre véritable identité avec la Réalité. Soyez l’eau et non pas l’écume. Vous y parviendrez en plongeant.

Q : Si je plonge, je trouverai…

M : Mais même sans plonger, vous êtes Cela [Chandogya Upanishad, VI, 8 et 9, Tat tvam asi, « Tu es Cela »]. Les idées d’intérieur et d’extérieur n’existent que tant que vous n’acceptez pas votre réelle identité.

Q : Mais l’idée que je dois plonger vient de vous !

M : Oui, vous avez raison. Je le disais parce que vous vous identifiez à l’écume et non pas à l’eau. La réponse devait diriger votre attention sur cette confusion et vous en faire prendre conscience. Tout se résume à dire que le Soi est infini et qu’il inclut tout ce que vous voyez. Rien n’existe au-delà ni en dehors de lui. Si vous savez cela vous n’aurez plus de désir. Et sans désir, vous serez heureuse.

Le Soi est toujours réalisé. Il n’y a pas lieu de chercher à réaliser ce qui est déjà, et depuis toujours, réalisé. Vous ne pouvez pas nier votre propre existence. Cette existence est conscience, elle est le Soi (…) Par conséquent, l’effort de réalisation se résume seulement à réaliser votre erreur actuelle de croire que vous n’avez pas réalisé le Soi. Il n’y a rien de nouveau à réaliser. Le Soi se révèle de lui-même.

Q : Cela prendra quelques années.

M : Pourquoi des années ? L’idée de temps n’est que dans votre mental. Elle n’est pas dans le Soi. Pour le Soi il n’y a pas de temps. Le temps est une idée qui s’élève dès que l’ego s’élève. Mais vous êtes le Soi, au-delà du temps et de l’espace ; vous existez, même en l’absence du temps et de l’espace » [pages 895-896].

 

Mâ Ananda Moyî (1896-1982), L’enseignement de Mâ Ananda Moyî, Paris, Albin Michel, « Spiritualités vivantes », 1988, p. 185-187

 

Texte
« Comment le sâdhanâ (ascèse) peut-elle être intense ?
Mâ : Il faut viser un seul but ; ekalakshya signifie diriger la flèche vers le but, n’avoir à l’esprit que le but et le but seul (…).

Votre façon de suivre votre ascèse ressemble à un voyage dans un char à bœufs comme il y en a des quantités sur la route. Parfois le charretier s’endort, les bœufs partent dans une mauvaise direction et il faut faire demi-tour. Vous devez donc veiller constamment et garder l’œil ouvert (…). Tout devient possible par la concentration pure. »

Shankara, Commentaire sur la Mundaka Upanisad, trad. Paul-Martin Bost, Michel Allard, Paris, Éditions Orientales, 1978, p. 65-67

 

Texte
« Deux oiseaux associés l’un à l’autre, avec des noms semblables, sont perchés sur le même arbre. Des deux l’un mange les fruits savoureux, l’autre sans manger, regarde »

Au VIIIe siècle, Adi Shankara commente ainsi le symbole :

 

« De ces deux êtres qui sont perchés sur l’arbre, l’un, l’âme individuelle … mange à cause de son absence de discrimination le fruit constitué des joies et des peines … telle une calebasse plongée dans l’eau de l’océan, c’est-à-dire en état d’identification complète avec le corps ; cet être là est tourmenté par des idées telles que « Je suis le fils et le petit-fils de tel et tel ; je suis maigre, je suis robuste ; je possède des qualités, je suis dépourvu de qualités ; je suis heureux, je suis malheureux » … [Mais] au moment où, engagée dans la méditation, elle voit l’Unique… le Seigneur qui est au-delà des choses terrestres, de la faim, de la soif, de la peine, de l’illusion, de la vieillesse et de la mort, le Seigneur de l’univers entier ; quand l’âme voit qu’elle est le Soi de tous les êtres, et le même dans chaque être, qu’elle n’est pas l’autre soi d’illusion enfermé dans les conditions créées par l’ignorance ; quand elle voit la splendeur qu’est l’univers, ce Seigneur suprême qui est elle-même, alors elle devient libérée de tout chagrin, sauvée de l’océan des peines, c’est-à-dire qu’elle atteint son but ».

Abd el-Kader, Écrits spirituels, trad. Michel Chodkiewiecz, Paris, Éditions du Seuil, 1982
 

Présentation
Michel Chodkiewiecz, spécialiste français du soufisme (l’école initiatique et mystique de l’islam), écrit le texte qui suit en introduction à sa traduction des Écrits spirituels de l’émir Abd el-Kader.

 

Texte
« Comme il n’est pas de lieu où Dieu ne soit, il n’est pas d’état où la sainteté n’ait sa place. Anachorètes ou gyrovagues [ermites ou moines errants], princes qui se retirent au désert, marchands qui, leur boutique abandonnée, s’en vont mendier le long des routes, les vocations ne manquent pas, en Islam, qui prennent leur élan dans le refus et s’accomplissent dans l’exil. Mais la perfection n’est pas dans ces ruptures. Les meilleurs restent là où ils sont car « Il est avec vous où que vous soyez » (Coran, 57:4).

 

Califes ou porteurs d’eau, ils ne fuient pas leur condition ; c’est elle qui parfois les quitte. Leur retraite est la foule, leur désert la place publique ; la conformité est leur ascèse, l’ordinaire leur miracle (…) Leur vie conjugue, sans regret sinon sans effort, les affaires du siècle et celles de l’éternité. Ils sont pareils à cet arbre excellent que mentionne le Coran (14:24) « dont la racine est ferme, et la ramure dans le ciel » : symbole de l’axis mundi, c’est-à-dire de « l’homme parfait » (al-insân al-kâmil) qui, en vertu du mandat divin (khilâfa), conjoint en sa personne les réalités supérieures et les réalités inférieures (al-haqâ’iq al-haqqiyya wa l-khalqiyya). »

Les Gathas : Le livre sublime de Zarathoustra, Albin Michel, 2011, p 117-118

 

Chant I

(Yasna, hat 28)

 

Zarathoustra demande à être guidé afin de sauver l’âme de la terre et la conduire au bonheur.

 

– Les bras levés, ô Mazda,
je prie et Te demande humblement
de m’accorder le bonheur.
Que toutes mes actions
soient en accord avec
la Sagesse et la Pensée juste
et en harmonie avec la loi de la Justesse.
Ainsi, je pourrai Te satisfaire
Et satisfaire l’âme de la terre.

 

– Ô Mazda Ahura,
Je viens vers Toi par la Pensée juste
pour qu’à la lumière de la Justesse,
Tu me révèles la félicité des deux mondes,
le matériel et le spirituel,
afin que je puisse guider
mes compagnons vers le bonheur.

 

– Ô Justesse, ô Pensée juste,
Je vous chanterai des louanges
qu’à ce jour personne n’a chantées.
Puis je les offrirai à Mazda Ahura
et à ceux qui ont atteint
le pouvoir de Maîtrise de soi
et franchi le royaume de la Sérénité.
Répondez à mon appel !

 

– Moi qui ai accordé mon âme
à la Pensée juste,
je sais que les actions accomplies
pour Ahura Mazda
seront récompensées.
Ainsi, aussi longtemps que j’en aurai
la volonté et le pouvoir,
j’enseignerai aux autres à poursuivre
sur le chemin de la Justesse.

Jean Pic de la Mirandole, De la dignité de l’Homme, trad. Yves Hersant, 1486

 

Texte
« Très vénérables Pères, j’ai lu dans les écrits des Arabes que le Sarrasin Abdallah, comme on lui demandait quel spectacle lui paraissait le plus digne d’admiration sur cette sorte de scène qu’est le monde, répondit qu’il n’y avait à ses yeux rien de plus admirable que l’homme. Pareille opinion est en plein accord avec l’exclamation de Mercure : « Ô Asclepius, c’est une grande merveille que l’être humain. »

 

Réfléchissant au bien-fondé de ces assertions, je n’ai pas trouvé suffisante la foule de raisons qu’avancent, en faveur d’une supériorité de la nature humaine, une foule de penseurs : l’homme, disent-ils, est un intermédiaire entre les créatures, familier des êtres supérieurs, souverain des inférieurs, interprète de la nature – grâce à l’acuité de ses sens, à la perspicacité de sa raison, à la lumière de son intelligence -, situé entre l’éternel immobile et le flux du temps, copule ou plutôt hymen du monde selon les Perses, à peine inférieur aux anges selon le témoignage de David. De tels arguments sont certes de taille, mais ce ne sont pas les arguments fondamentaux, je veux dire ceux qui réclament à bon droit le privilège de la plus haute admiration. Car pourquoi ne pas admirer davantage les anges eux-mêmes et les bienheureux chœurs du ciel ?

Finalement, j’ai cru comprendre pourquoi l’homme est le mieux loti des êtres animés, digne par conséquent de toute admiration, et quelle est en fin de compte cette noble condition qui lui est échue dans l’ordre de l’univers, où non seulement les bêtes pourraient l’envier, mais les astres, ainsi que les esprits de l’au-delà. Chose incroyable et merveilleuse ! Comment ne le serait-elle pas, puisque de ce fait l’homme est à juste titre proclamé et réputé une grande grande merveille, un être décidément admirable ? Mais ce qu’est cette condition, Pères, veuillez l’entendre de ma bouche ; prêtez-moi une oreille bienveillante et ayez la bonté de me pardonner ce discours.

Déjà Dieu, Père et architecte suprême, avait construit avec les lois d’une sagesse secrète cette demeure du monde que nous voyons, auguste temple de sa divinité: il avait orné d’esprits la région supra-céleste, il avait vivifié d’âmes éternelles les globes éthérés, il avait empli d’une foule d’êtres de tout genre les parties excrémentielles et bourbeuses du monde inférieur. Mais, son œuvre achevée, l’architecte désirait qu’il y eût quelqu’un pour peser la raison d’une telle œuvre, pour en aimer la beauté, pour en admirer la grandeur. Aussi, quand tout fut terminé (comme l’attestent Moïse et Timée), pensa-t-il en dernier lieu à créer l’homme. Or il n’y avait pas dans les archétypes de quoi façonner une nouvelle lignée, ni dans les trésors de quoi offrir au nouveau fils un héritage, ni sur les bancs du monde entier la moindre place où le contemplateur de l’univers pût s’asseoir. Tout était déjà rempli : tout avait été distribué aux ordres supérieurs, intermédiaires et inférieurs. Mais il n’eût pas été digne de la Puissance du Père de faire défaut, comme épuisée dans la dernière phase de l’enfantement; il n’eût pas été digne de la Sagesse de tergiverser, faute de résolution, dans une affaire nécessaire; il n’eût pas été digne de l’Amour bienfaisant que l’être appelé à louer la libéralité divine dans les autres créatures fût contraint de la condamner en ce qui le concernait lui-même. En fin de compte, le parfait ouvrier décida qu’à celui qui ne pouvait rien recevoir en propre serait commun tout ce qui avait été donné de particulier à chaque être isolément. Il prit donc l’homme, cette œuvre indistinctement imagée, et l’ayant placé au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes :

« Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement, auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature. Si je t’ai mis dans le monde en position intermédiaire, c’est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. Si nous ne t’avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c’est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines. »

Ô suprême bonté de Dieu le Père, suprême et admirable félicité de l’homme ! Il lui est donné d’avoir ce qu’il souhaite, d’être ce qu’il veut. Les bêtes, au moment de leur naissance, apportent avec elles « du ventre de leur mère » (comme dit Lucilius) ce qu’elles posséderont. Les esprits supérieurs furent d’emblée, ou peu après, ce qu’ils sont destinés à être éternellement. Mais à l’homme naissant, le Père a donné des semences de toute sorte et les germes de toute espèce de vie. Ceux que chacun aura cultivés se développeront et fructifieront en lui: végétatifs, il le feront devenir plante; sensibles, ils feront de lui une bête ; rationnels, ils le hisseront au rang d’être céleste ; intellectifs, ils feront de lui un ange et un fils de Dieu. Et si, sans se contenter du sort d’aucune créature, il se recueille au centre de son unité, formant avec Dieu un seul esprit, dans la solitaire opacité du Père dressé au-dessus de toutes choses, il aura sur toutes la préséance. »

Martin Buber (1878-1965), Le chemin de l’homme (Der Weg des Menschen : nach der chassidischen Lehre), Paris, Les Belles Lettres, 2015

 

Présentation
Dans Le chemin de l’homme, Martin Buber nous a raconté l’histoire d’Eisik de Cracovie. A la suite d’un rêve, celui-ci va chercher jusqu’à la lointaine ville de Prague un trésor enfoui en réalité dans le foyer de sa propre maison. Le foyer symbolise notre propre centre spirituel. C’est notre conscience la plus profonde qui est « foyer », c’est-à-dire ce lieu intérieur d’où émanent chaleur et lumière – force et intelligence, puissance vitale et direction spirituelle. A la suite du conte, Martin Buber propose l’interprétation suivante.


Extrait 1
« La plupart d’entre nous ne parviennent qu’en de rares instants à la pleine conscience du fait que nous n’avons pas goûté à l’accomplissement de l’existence, que notre vie n’a point de part à l’existence authentique. Pourtant, nous ne cessons jamais de ressentir le manque, toujours nous nous efforçons, d’une manière ou d’une autre, de trouver quelque part ce qui nous fait défaut. Quelque part, dans un domaine quelconque du monde ou de l’esprit, sauf là où nous nous trouvons, là où nous avons été placés – mais c’est justement là, et nulle part ailleurs, que se trouve le trésor. C’est dans le milieu que je ressens comme mon milieu naturel, dans la situation qui m’est échue en partage, dans ce qui jour après jour m’arrive, dans ce qui jour après jour me réclame, c’est là que réside ma tâche essentielle, là est l’accomplissement de l’existence qui s’offre à ma portée. »


Extrait 2
« Rabbi Bounam avait coutume de raconter aux jeunes gens qui venaient
chez lui pour la première fois l’histoire l’Eisik fils de Yékel de
Cracovie. Après de longues années de la pire misère, qui n’avaient
cependant point entamé sa confiance en Dieu, celui-ci reçut en rêve
l’ordre de se rendre à Prague pour chercher un trésor sous le pont qui
mène au palais royal.

 

Lorsque ce rêve se fut répété pour la troisième fois, Eisik se mit en route et
gagna Prague à pied. Mais le pont était gardé jour et nuit par des
sentinelles, et il n’osa pas creuser à l’endroit qu’il savait. Il
revenait là chaque matin cependant, tournant autour jusqu’au soir. Pour
finir, le capitaine de la garde, qui avait remarqué son manège,
s’approcha et s’informa non sans cordialité : avait-il perdu quelque
chose ou bien attendait-il quelqu’un ? Eisik lui raconta le rêve qui
l’avait amené jusque-là depuis son lointain pays, et le capitaine éclata
de rire :

« Et c’est pour complaire à un rêve, mon pauvre vieux, que tu as fait à
pied, avec ces semelles trouées, tout ce chemin ! Ah ! là là ! Si l’on
devait se fier aux rêves, malheureux ! A ce compte-là, j’aurais dû, moi
aussi, me mettre en campagne après un rêve que j’ai fait et courir
jusqu’à Cracovie chez un Juif, un certain Eisik fils de Yékel, pour
chercher un trésor sous le fourneau ! Eisik fils de Yékel, tu parles !
Dans cette ville où la moitié des Juifs s’appellent Eisik, et l’autre
moitié Yékel, je me vois entrant, une après l’autre, dans toutes les
maisons et les mettant sens dessus dessous ! »

Ayant dit, il s’esclaffa de nouveau. Eisik s’inclina, rentra chez lui et
déterra le trésor avec lequel il bâtit la synagogue qui porte le nom de
Schul de Reb Eisik fils de Reb Yékel.

« Souviens-toi bien de cette histoire, ajoutait alors Rabbi Bounam, et
recueille le message qu’elle t’adresse : c’est qu’il est une chose que
tu ne peux trouver nulle part au monde ; mais il existe pourtant un lieu
où tu peux la trouver. »

Il s’agit là encore d’une histoire très ancienne que l’on retrouve dans
diverses littératures populaires, mais que la bouche hassidique raconte
d’une manière véritablement nouvelle. Elle n’a pas simplement été
transplantée extérieurement dans le monde juif : elle a été entièrement
refondue par la mélodie hassidique dans laquelle elle a été racontée ;
mais ce qui est réellement décisif, c’est qu’elle est devenue comme
transparente et qu’à présent la lumière d’une vérité hassidique en
émane.

On ne lui a pas surajouté une « morale » ; au contraire, le sage qui l’a
racontée à nouveau en a enfin découvert et révélé le sens véritable. Il
est une chose que l’on ne peut trouver qu’en un seul lieu au monde.
C’est un grand trésor, on peut le nommer l’accomplissement de
l’existence. Et le lieu où se trouve ce trésor est le lieu où l’on se
trouve. La plupart d’entre nous ne parviennent qu’en de rares instants à
la pleine conscience du fait que nous n’avons pas goûté de
l’accomplissement de l’existence, que notre vie n’a point part à
l’existence authentique, accomplie, qu’elle est vécue pour ainsi dire en
marge de la vie authentique.

Pourtant, nous ne cessons jamais de ressentir le manque, toujours nous nous
efforçons, d’une manière ou d’une autre, de trouver quelque part ce qui
nous fait défaut. Quelque part, dans un domaine quelconque du monde ou
de l’esprit, partout sauf là où nous nous trouvons, là où nous avons été
placés — mais c’est là justement, et nulle part ailleurs, que se trouve
le trésor.

C’est dans le milieu que je ressens comme mon milieu naturel, dans la
situation qui m’est échue en partage, dans ce qui jour après jour
m’arrive, dans ce qui jour après jour me réclame, c’est là que réside ma
tâche essentielle, là est l’accomplissement de l’existence qui s’offre à
ma portée. Nous apprenons au sujet d’un certain docteur talmudiste
qu’il distinguait les voies du Ciel aussi clairement que les rues de
Néhardéa, sa ville natale.

Le Hassidisme retourne cette maxime : mieux vaut distinguer les rues de la
ville natale aussi clairement que les voies du Ciel, des deux choses
c’est elle la plus grande. Car c’est ici, à l’endroit même où nous nous
trouvons, qu’il s’agit de faire briller la lumière de la divine vie
cachée. »


Extrait 3
« Dénoncé calomnieusement aux autorités par l’un des chefs des mitnagdim (opposants
des hassidim) qui réprouvaient sa doctrine et sa voie, Rabbi Shnéour
Zalman, le Rav de Russie, avait été incarcéré à Saint-Petersbourg et
attendait sa comparution devant le tribunal, lorsqu’un jour le capitaine
de la gendarmerie pénétra dans sa cellule. Devant la face puissante et
immobile du Rav qui, absorbé en lui-même, ne le remarqua pas tout de
suite, cet homme devint pensif et devina quelle était la qualité de son
prisonnier. Il entra en conversation avec lui, ne tardant pas à mettre
sur le tapis toutes sortes de questions qu’il s’était posées en lisant
l’Ecriture. Finalement il demanda :

 

« Que Dieu l’Omniscient dise à Adam « Où es-tu ? « , comment faut-il
l’entendre ? » « Croyez-vous de foi, répondit le Rav, que l’Ecriture
soit éternelle et qu’elle embrasse tous les temps, toutes les
générations et tous les individus ? » « Je le crois », dit-il. « Eh
bien, reprit le Tsaddik, en tout temps Dieu interpelle chaque homme : Où
es-tu dans ton monde ? De ceux qui te sont départis, tant de jours ont
passé et tant d’années, jusqu’où es-tu arrivé entre-temps dans ton monde
? Dieu dit par exemple : Voilà quarante-six ans que tu es en vie, où
séjournes-tu ? » (…)

Quand Dieu questionne ainsi, ce n’est pas pour que l’homme lui apprenne une
chose qu’il ne saurait pas encore ; il veut provoquer en l’homme quelque
chose qui précisément n’est provoqué que par une telle question, à
condition qu’elle touche l’homme au cœur, que l’homme se laisse toucher
au cœur par elle. Adam se cache pour n’avoir pas à se justifier, pour
échapper à la responsabilité de sa vie. Ainsi se cache chaque homme, car
chaque homme est Adam et dans la situation d’Adam. Afin d’échapper à la
responsabilité de la vie vécue, l’existence est transformée en machine à
cacher. Et c’est en se cachant ainsi et toujours de nouveau « de la
Face de Dieu » qu’il s’enlise de plus en plus profondément dans la
fausseté. De cette manière surgit une nouvelle situation qui, de jour en
jour, de cachette en cachette, devient de plus en plus douteuse.

Cette situation se laisse caractériser avec précision : l’homme ne peut
échapper à l’œil de Dieu, mais, en cherchant à se cacher de lui, il se
cache de lui-même. Certes, il y a bien en lui aussi un quelque chose qui
le cherche, mais il empêche de plus en plus ce quelque chose de le
trouver. C’est au milieu de cette situation que tombe la question de
Dieu. Elle veut remuer l’homme, elle veut briser sa machine à cacher,
elle veut lui montrer où il s’est fourvoyé, elle veut faire naître en
lui le grand désir d’en sortir. Tout à présent de savoir si l’homme
acceptera de ne pas se dérober à la question. Certes, tout comme au
capitaine dans notre conte « le cœur battra » à quiconque quand elle
frappera son oreille. Mais la machine lui permet également de se rendre
maître de cette émotion du cœur.

La voix, en effet, ne s’accompagne pas d’un orage qui met en péril la vie
de l’homme ; c’est « la voix d’un silence semblable à un souffle » (die Stimme eines verschwebenden Schweigens)
et il est aisé de l’assourdir. Aussi longtemps que cela se produit, la
vie de l’homme ne peut devenir chemin. Quelle que soit la grandeur du
succès, de la jouissance d’un homme, quelle que soit l’importance de son
pouvoir, quelque colossale que soit son œuvre : sa vie demeure sans
chemin aussi longtemps qu’il n’affronte pas la voix. Adam affronte la
voix, il reconnaît l’enlisement, il avoue : « Je me suis caché », et
c’est là que commence le chemin de l’homme. Le retour décisif sur
soi-même est le commencement du chemin dans la vie l’homme, toujours de
nouveau le commencement du chemin humain. Mais il n’est décisif,
justement, que s’il mène au chemin. Car il existe aussi un retour sur
soi-même infécond, qui ne mène à rien d’autre qu’au tourment, au
désespoir et a l’enlisement encore plus profond. »

Iqbal Mohammed, Le livre de l’éternité, p.29-30


Extrait 1

“Ne perds pas une lueur de la lumière que tu détiens,
Saisis fermement le noeud de ton être.

Il est plus beau d’augmenter son propre éclat,
et d’en éprouver la splendeur à la lumière du soleil !

Sculpte de nouveau ta forme ancienne,
Connais-toi toi-même,
Crée un être vivant.

Seul un être ainsi “vivant” est digne de louange,
sinon le feu de l’existence n’est que de la fumée.”


Extrait 2

« Es-tu vivant, es-tu mort ou agonisant ? Il te faut demander le témoignage de trois témoins. Le premier témoin, c’est ta propre conscience : regarde-toi donc avec ta propre lumière. Le second témoin, c’est la conscience d’autrui; regarde-toi donc à la lumière d’autrui. Le troisième témoin est la conscience de l’Essence de Dieu (Dhât-e-Haqq); regarde-toi donc à la lumière de Dieu. Si tu demeures sans trouble en face de cette lumière, considère-toi aussi vivant et éternel que Lui ! Arriver à sa propre dignité, c’est cela l’existence; voir l’Essence divine sans voiles, c’est cela la vie. »

(…)

« Nul ne peut rester sans trouble en sa présence ;
Celui qui le peut, en vérité, est d’or pur.
Ne perds pas une parcelle de la lumière que tu détiens,
Saisis fermement le nœud de ton être.
Il est plus beau d’augmenter son propre éclat,
Et d’en éprouver la splendeur à la lumière du soleil !
Sculpte de nouveau ta forme ancienne,
Examine-toi toi-même, crée un être vivant.
Seul un être ainsi « vivant » est digne de louange, sinon le feu de l’existence n’est que de la fumée. »

Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Paris, Gallimard, 1995, p. 93
 

Texte
L. Robin (notice, dans Platon, Le Banquet, Paris, 1981 (1re éd. 1929), p. XCII) a résumé ces thèmes platoniciens de la manière suivante :

« L’âme féconde ne peut féconder et fructifier que par son commerce avec une autre âme, dans laquelle auront été reconnues les qualités nécessaires ; et ce commerce ne peut s’instituer que par la parole vivante, par l’entretien journalier qui suppose une vie commune, organisée en vue de fins spirituelles et pour un avenir indéfini, bref une école philosophique, telle que Platon avait conçu la sienne, dans son état présent et pour la continuité de la tradition.

 

Nous découvrons ainsi un autre aspect capital de la nouvelle définition de la philosophie que propose Platon dans le Banquet, et qui marquera d’une manière définitive la vie philosophique de l’Antiquité. La philosophie ne peut se réaliser que par la communauté de vie et le dialogue entre maîtres et disciples au sein d’une école. Plusieurs siècles plus tard, Sénèque (Lettres à Lucilius, 6,6) vantera encore l’importance philosophique de la vie en commun :

La parole vivante et la vie en commun te profiteront plus que le discours écrit. C’est à une réalité qui te soit présente qu’il te faut venir, d’abord parce que les hommes en croient plus leurs yeux que leurs oreilles, ensuite parce que longue est la voie des préceptes, courte et infaillible, celle des exemples. Cléanthe (le stoïcien) n’aurait pas fait revivre son maître Zénon en sa personne, s’il n’avait été que son auditeur : il a été mêlé à sa vie, il a pénétré ses secrètes pensées, il a observé de près si Zénon vivait en conformité à sa propre règle de vie. Platon et Aristote et cette troupe de sages qui devait essaimer en sectes opposées ont tiré plus de profit des mœurs de Socrate que de son enseignement. Si Métrodore, Hermarque, Polyénus ont été de grands hommes, ce n’est pas à cause des cours d’Epicure qu’ils ont entendus, mais à cause de la communauté de vie qu’ils ont eue avec lui. »

Granet Marcel, La pensée chinoise, Albin Michel, 1988 et 1999, p 409-410

 

Présentation

Marcel Granet (1884 – 1940) est un éminent sinologue français spécialiste de la Chine ancienne.

 

Texte

“Au prosélytisme et à la faconde rhétoricienne de Mö Tseu s’oppose la vie effacée et secrète des sages du Taoïsme. Sans souci, ils vivent dans les solitudes, ou bien, au milieu des hommes, se réfugient dans l’extase. Ils ne s’inquiètent pas de recruter des adeptes. S’ils font des conversions, c’est par l’effet d’un enseignement silencieux. Ils recherchent la sainteté avec tant de désintéressement qu’ils n’ont l’idée ni d’en faire bénéficier autrui, ni d’en profiter eux-mêmes d’aucune manière. Ce sont des ascètes, mais qui détestent les macérations. Ce sont des croyants, mais peu leur importent dieux, dogmes, morales, opinions. Ce sont des mystiques, mais jamais prières ou effusions ne furent plus froides et plus impersonnelles que les leurs. Ce sont, du moins ils n’en doutent pas, les seuls véritables amis de l’homme, mais ils se moquent des bonnes oeuvres. Ils connaissent, disent-ils, la vraie manière de mener le peuple; cependant, ils profèrent leurs plus durs sarcasmes s’ils entendent parler de devoir social. Ils ont fourni à la Chine des chefs de secte redoutables, des politiciens pleins d’entregent, ses dialecticiens les plus subtils, les plus profonds de ses philosophes, son meilleur écrivain. Pourtant, ils n’estiment que la modestie, l’abstention, l’effacement. Nul n’est saint, insinuent-ils, s’il laisse une trace.”

Arnaud Desjardins, Les chemins de la sagesse 1, Paris, La table ronde, 1972, p 46

 

 

 

Texte

 

 

« On peut faire du bruit mais on ne peut pas faire du silence. « Faire silence », cela consiste à éliminer tous les bruits et tous les sons. On ne surajoute pas le silence aux bruits, on supprime les bruits qui étaient surajoutés au silence. Seul le silence est réel, unique et permanent. Les bruits sont irréels, naissant, mourant, disparaissant. Par conséquent, sous le bruit, sous le vacarme, le silence est toujours là. Au comble du tintamarre, la réalité, c’est le silence. Et sous la multiplicité des éléments (les Bouddhistes disent des dharmas) de « toutes choses créées », le vide est toujours là. Je peux mettre tout ce que je veux dans une pièce vide. Je ne peux pas ajouter du vide dans une pièce déjà remplie d’objets. Je peux seulement enlever ce qui l’encombre. Tous les objets sont périssables et appelés à disparaître tôt ou tard. Mais le vide demeure. Seul le vide est réel, unique et permanent. La Réalité Suprême est le Silence et le Vide. »

Karlfried Graf Dürckheim, L’homme et sa double origine, Paris, Albin Michel, « Spiritualités vivantes », 1996, p. 25-34

 

Présentation
Karlfried Graf Dürckheim (1896-1988) fut un psychothérapeute allemand initié au zen de l’école Rinzai.

 

Extrait 1
« Vague, Feuille et Cep » « Reconnaître que l’on est une partie du Tout, que
l’on est même le Tout selon sa modalité de partie, exige une certaine
forme de conscience. Une conscience différente de celle qui voit comme
séparé et distinct d’elle-même le Tout dans lequel elle est et qui est
en elle.

 

Prenons trois exemples :

Si l’on dit à la vague : « Tu es dans la mer », elle répond : « c’est
vrai ». « Et où, lui demande-t-on alors, commence la mer ? – Là,
dit-elle, juste où s’arrête mon écume. Je suis ici, et là, à côté se
trouve la mer. Et si on l’interroge plus avant : « Et toi ? N’es-tu pas
une vague de la mer, n’es-tu pas toi-même la mer à la façon dont elle
apparaît dans une vague ? », la vague le comprendra peut-être
intellectuellement. Mais il lui faut une autre conscience pour sentir
la vérité vivante de ce fait que la mer n’est pas simplement « là »,
objectivement présente en face d’elle et opposée à elle, mais qu’elle
est contenue dans la vision d’une conscience intériorisée. Alors
seulement la vague aura une conscience intime, non objective [non
extérieure] d’être la mer. Cette conscience, et elle seule, lui
permettra de percevoir ce qui lui est caché par la conscience objective.

De même la feuille et l’arbre. Si la feuille n’a de sa condition de
feuille qu’une représentation où elle se distingue de l’arbre,
naturellement elle sera effrayée quand viendra l’automne. Elle craindra
de se dessécher, de tomber et, finalement, de devenir poussière. Mais si
elle saisit réellement qu’elle est elle-même l’arbre dans sa modalité
de feuille et que la vie et la mort annuelles de la feuille font partie
de la nature de l’arbre, elle aura une autre vision de la vie. Pour la
saisir au fond d’elle-même, il faut de nouveau cette conscience intime
où la feuille perçoit sa nature essentielle comme modalité du Tout,
modalité qu’elle vit en lui. C’est seulement dans la mesure où, dans sa
condition de feuille, elle se sent elle-même arbre qu’elle tombera sans
crainte ni révolte. Avec les autres feuilles, elle accomplira le naître
et disparaître par lequel l’arbre vit son destin dans un éternel « meurs
et deviens ».

De même, enfin, le cep de vigne et les sarments [le pied de la vigne, son
tronc, et ses branches]. « Oui, dit le sarment, je tiens au cep. Je suis
le rameau, et là où ma tige cesse commence le cep ». Ainsi pense-t-il
tant que, comme l’homme non encore éveillé, il vit le schéma de réalité
du « Je suis moi » et du « cela est cela ». Cependant, le sarment
pourrait percevoir un jour, au plus profond de lui-même, qu’il est le
cep, à sa manière de rameau, qu’il y est chez lui, et que son être
réel, la racine de sa forme, est le cep, c’est-à-dire le tout dont il
est une partie. Et que s’il parvient vraiment à cette intime intuition,
il atteindra une conscience de lui-même conforme à son être. Mais pour
cela il lui faut une autre conscience.

L’origine de l’homme est double, céleste et terrestre. Comme la vague son
« être-mer », le sarment son « être-cep », la feuille son
« être-arbre », c’est lorsque, dans une intuition profonde, il saura que
le Tout présent en lui est sa vie secrète, sa patrie transcendante,
qu’il connaîtra son origine céleste. Elle sera alors expérience, promesse et vocation, et il n’aura plus besoin de se contenter d’y croire (…)

Le malaise de l’homme contemporain, « héritier des temps modernes », tient
avant tout au fait que son axe vital n’est plus le Soi divin présent en
sa conscience intime, mais le moi profane qui l’emprisonne (…) Le
comble de l’immaturité et de la servitude est donc l’attitude où
l’homme, se croyant capable d’indépendance à l’égard de son Etre
essentiel, fait de sa conscience [basique, ordinaire] du réel, où la
transcendance n’a pas de place, l’instance suprême [le juge du réel et
du vrai]. Il aboutit alors fatalement à une souffrance de plus en plus
grande où s’exprime le refoulement de son Etre essentiel ».

 

 

Extrait 2 (p. 200)
“Le monde où nous vivons n’est pas une vallée de larmes qui nous tient éloignés du sommet du divin, il est le pont qui nous y relie. Il nous suffit de percer le brouillard de la conscience qui le cache à notre vue et d’abattre les murs qui en barrent le chemin. C’est le but du quotidien vécu comme un exercice.”

 

 

Pierre Hadot, « Exercices spirituels », dans Annuaire : Résumé des conférences et travaux, École Pratique des Hautes Études, Section des sciences religieuses, 84 (1975-1976), p. 25-70

 

Texte
« Prendre son vol chaque jour ! Au moins un moment qui peut être bref, pourvu qu’il soit intense. Chaque jour un « exercice spirituel » – seul ou en compagnie d’un homme qui, lui aussi, veut s’améliorer. Exercices spirituels. Sortir de la durée. S’efforcer de dépouiller tes propres passions, les vanités, le prurit du bruit autour de ton nom (qui, de temps à autre te démange comme un mal chronique). Fuir la médisance. Dépouiller la pitié et la haine. Aimer tous les hommes libres. S’éterniser en se dépassant.

 

(…) « Exercices spirituels ». L’expression déroute un peu le lecteur contemporain. Tout d’abord il n’est plus de très bon ton, aujourd’hui, d’employer le mot « spirituel ». Mais il faut bien se résigner à employer ce terme, parce que les autres adjectifs ou qualificatifs possibles : « psychique », « moral », « éthique », « intellectuel », « de pensée », « de l’âme » ne recouvrent pas tous les aspects de la réalité que nous voulons décrire.

On pourrait évidemment parler d’exercices de pensée, puisque, dans ces exercices, la pensée se prend en quelque sorte pour matière et cherche à se modifier elle-même. Mais le mot « pensée » n’indique pas de manière suffisamment claire que l’imagination et la sensibilité interviennent d’une manière très importante dans ces exercices. Pour les mêmes raisons, on ne peut se contenter d’ « exercices intellectuels » (…) « Exercices éthiques » serait une expression assez séduisante, puisque (…) les exercices en question contribuent puissamment à la thérapeutique des passions et se rapportent à la conduite de la vie. Pourtant ce serait encore là une vue trop limitée. En fait ces exercices (…) correspondent à une transformation de la vision du monde et à une métamorphose de la personnalité. Le mot « spirituel » permet de faire bien entendre que ces exercices sont l’œuvre, non seulement de la pensée, mais de tout le psychisme de l’individu et surtout il révèle les vraies dimensions de ces exercices : grâce à eux, l’individu s’élève à la vie de l’Esprit objectif, c’est-à-dire se replace dans la perspective du Tout (« S’éterniser en se dépassant »).

(…) C’est dans les écoles hellénistiques et romaines de philosophie que le phénomène est plus facile à observer. Les Stoïciens, par exemple, le déclarent explicitement : pour eux, la philosophie est un « exercice ». À leurs yeux, la philosophie ne consiste pas dans l’enseignement d’une théorie abstraite (…) mais dans un art de vivre, dans une attitude concrète, dans un style de vie déterminé qui engage toute l’existence. L’acte philosophique ne se situe pas seulement dans l’ordre de la connaissance mais dans l’ordre du « soi » et de l’être : c’est un progrès qui nous fait plus être, qui nous rend meilleurs. C’est une conversion qui bouleverse toute la vie, qui change l’être de celui qui l’accomplit. Elle le fait passer d’un état de vie inauthentique, obscurci par l’inconscience, rongé par le souci, à un état de vie authentique, dans lequel l’homme atteint la conscience de soi, la vision exacte du monde, la paix et la liberté intérieure.

Pour toutes les écoles philosophiques, la principale cause de souffrance, de désordre, d’inconscience, pour l’homme, ce sont les passions : désirs désordonnés, craintes exagérées. La philosophie apparaîtra donc, en premier lieu, comme une thérapeutique des passions (…). Chaque école a sa méthode thérapeutique propre, mais toutes lient cette thérapeutique à une transformation profonde de la manière d’être et de voir de l’individu. Les exercices spirituels auront précisément pour objet la réalisation de cette transformation.

Prenons tout d’abord l’exemple des Stoïciens. Pour eux, tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils cherchent à atteindre ou à garder des biens qu’ils risquent de ne pas obtenir ou de perdre, et qu’ils cherchent à éviter des maux qui sont souvent inévitables. La philosophie va donc éduquer l’homme, pour qu’il ne cherche à atteindre que le bien qu’il peut obtenir et qu’il ne cherche à éviter que le mal qu’il peut éviter. Ce bien que l’on peut toujours obtenir, ce mal que l’on peut toujours éviter, doivent pour être tels, dépendre uniquement de la liberté de l’homme : ce sont donc le bien moral et le mal moral [le choix de faire le bien et de ne pas commettre le mal]. Eux seuls dépendent de nous, le reste ne dépend pas de nous (…) Il doit nous être indifférent, c’est-à-dire que nous (…) devons (…) l’accepter tout entier comme voulu par le destin. C’est le domaine de la nature. Il y a donc là un renversement total de la manière habituelle de voir les choses. On passe d’une vision « humaine » de la réalité, vision dans laquelle les valeurs dépendent des passions [vision dans laquelle on juge du bien et du mal en fonction de nos désirs], à une vision « naturelle » des choses qui replace chaque événement dans la perspective de la nature universelle [vision selon laquelle il y a une sagesse dans tout ce qui arrive, au niveau de la naturelle universelle].

Ce changement de vision est difficile. C’est précisément là que doivent intervenir les exercices spirituels, afin d’opérer peu à peu la transformation intérieure qui est indispensable. (…)

L’attention (prosochè) est l’attitude spirituelle fondamentale du Stoïcien. C’est une vigilance et une présence d’esprit continuelles, une conscience de soi toujours éveillée, une tension constante de l’esprit. Grâce à elle, le philosophe sait et veut pleinement ce qu’il fait à chaque instant. Grâce à cette vigilance d’esprit, la règle de vie fondamentale, c’est-à-dire la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, est toujours sous la main (procheiron). Il est essentiel au stoïcisme (…) de fournir à ses adeptes un principe fondamental, extrêmement simple et clair, formulable en quelques mots, précisément pour que ce principe puisse rester facilement présent à l’esprit et soit applicable avec la sûreté et la constance d’un réflexe : « Tu ne dois te séparer de ces principes ni dans ton sommeil ni à ton lever ni quand tu manges ou tu bois ou converse avec les hommes » (Epictète, Manuel, IV, 12, 7). »

Victor Hugo, « Le pont » dans Les Contemplations, Nelson, 1856.djvu/343

 

Texte
« J’avais devant les yeux les ténèbres. L’abîme
Qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime
Était là, morne, immense et rien n’y remuait.
Je me sentais perdu dans l’infini muet.
Au fond, à travers l’ombre, impénétrable voile,
On apercevait Dieu comme une sombre étoile
Je m’écriai : Mon âme ! Mon âme ! Il faudrait,
Pour traverser ce gouffre où nul bord n’apparaît,
Et pour qu’en cette nuit jusqu’à ton Dieu tu marches,
Bâtir un pont géant sur des millions d’arches.

Qui le pourra jamais ? Personne ! Ô deuil ! Effroi !
Pleure ! – Un fantôme blanc se dresse devant moi
Pendant que je jetais sur l’ombre un œil d’alarme,
Et ce fantôme avait la forme d’une larme ;
C’était un front de vierge avec des mains d’enfant,
Il ressemblait au lys que sa blancheur défend ;
Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
Il me montra l’abîme où va toute poussière,
Si profond que jamais un écho n’y répond,
Et me dit : – Si tu veux, je bâtirai le pont.
Vers le pâle inconnu je levai la paupière.
– Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : – La prière ! »

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